LIBREVILLE, 24 septembre 2026 (AGP) – Dans cet entretien accordé à notre rédaction, le secrétaire général de l’Institut Prométhée, Charles Besnik, revient sur les enjeux du séminaire sur le “15e Plan quinquennal Chine-Afrique” qu’abritera prochainement Libreville sous le thème : “Comment l’Afrique saisit les opportunités de développement de haute qualité et l’ouverture de haut niveau de la Chine ?”
AGP : Quelles sont concrètement les grandes orientations du 15e Plan quinquennal chinois et en quoi marque-t-il un tournant pour les partenariats économiques mondiaux ?
Charles Besnik : “Le 15e Plan quinquennal chinois s’articule autour du concept de “développement de haute qualité”, qui met l’accent sur l’innovation, la montée en gamme industrielle, la transition verte, la digitalisation et l’ouverture de haut niveau vers l’extérieur. Il marque un tournant parce qu’il ne se limite plus à la seule croissance quantitative. Ce plan prend désormais en compte des chaînes de valeur plus intégrées, des partenariats plus équilibrés et une meilleure articulation entre marché intérieur chinois et coopération internationale. Pour les partenaires économiques mondiaux, dont l’Afrique, cela ouvre la voie à des relations moins centrées sur l’exportation de matières premières et davantage sur la co-production, la co-innovation et les investissements structurants.”
Face à la volonté d’ouverture de haut niveau affirmée par Pékin, comment l’Afrique peut-elle cesser d’être un simple consommateur de produits finis pour devenir un partenaire industriel à valeur ajoutée ?
“L’Afrique doit agir sur trois leviers : la transformation locale, l’intégration régionale et la montée en compétences. Le thème même de notre colloque pose la question : “Comment l’Afrique saisit les opportunités de développement de haute qualité et l’ouverture de haut niveau de la Chine ?” Concrètement, cela signifie : développer des zones industrielles spécialisées, attirer des investissements chinois dans des projets de co-industrialisation, négocier des transferts de technologies et des programmes de formation, et utiliser les cadres comme la ZLECAf pour créer des marchés régionaux suffisamment profonds pour soutenir une base industrielle. L’enjeu est de passer du statut de fournisseur de matières premières à celui de partenaire dans les chaînes de valeur.”
La Chine a annoncé l’exonération des droits de douane pour une grande majorité de produits en provenance des pays africains. Quels sont les mécanismes réels de cette mesure et comment les entreprises du continent peuvent-elles s’en saisir efficacement ?
“La politique de “zéro tarif douanier” annoncée par la Chine pour une large gamme de produits africains repose sur des listes de produits éligibles, des accords bilatéraux et des mécanismes préférentiels intégrés dans le cadre plus large de la coopération Chine-Afrique. Pour que les entreprises africaines s’en saisissent efficacement, il faut : identifier précisément les lignes tarifaires concernées et adapter les portefeuilles de produits ; structurer les filières exportatrices (normes, traçabilité, logistique, certification) ; accompagner les PME avec des dispositifs publics et des partenariats bancaires pour financer la montée en capacité. C’est précisément ce que nous abordons dans le Panel 2 : “Comment l’économie, l’industrie et le commerce africains peuvent saisir les opportunités”.
Comment cette politique tarifaire préférentielle sino-africaine s’articule-t-elle avec la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pour renforcer le commerce intra-africain et les exportations vers l’Asie ?
“La politique tarifaire préférentielle sino-africaine et la ZLECAf ne doivent pas être vues comme deux dynamiques concurrentes, mais comme deux étages d’une même architecture. La ZLECAf vise à créer un vaste marché intérieur africain, à réduire les barrières intra-continentales et à favoriser l’émergence de chaînes de valeur régionales. Ainsi, en articulant ces deux cadres, l’Afrique peut produire davantage de biens transformés au sein de la ZLECAf tout en consolidant ses hubs industriels régionaux, puis utiliser les préférences tarifaires chinoises pour exporter vers l’Asie des produits à plus forte valeur ajoutée. Notre séminaire a justement pour ambition d’éclairer ces synergies et de proposer des recommandations opérationnelles aux décideurs. Cette politique vise également à soutenir la dédollarisation via le système chinois CIPS.”
Le Gabon est engagé dans la transformation locale de ses ressources naturelles, notamment dans le bois, les mines et l’agriculture. Quels secteurs prioritaires de l’économie gabonaise tireraient le plus grand bénéfice de cet accès privilégié au marché chinois ?
“Les produits agricoles sont les principaux bénéficiaires du tarif zéro, notamment l’arachide (très demandée en Chine), le cacao brut et transformé (pâte, beurre, poudre), le café, le thé, l’huile de palme, le caoutchouc naturel, les fruits tropicaux (banane, ananas, mangue, papaye) et les céréales africaines (mil, sorgho). En somme, il s’agit des secteurs de l’industrie du bois (2e et 3e transformations), des mines et de l’énergie – en mettant l’accent sur la transformation locale du manganèse et d’autres minerais vers des produits semi-finis -, de l’agro-industrie, des produits manufacturés et des produits de la pêche. L’enjeu est donc d’aligner ces secteurs avec les exigences du “développement de haute qualité” : qualité, durabilité, traçabilité et intégration dans des chaînes logistiques fiables.”
Selon les analyses de l’IRIS et de RFI, certains produits restent protégés par la Chine. Lesquels, et quelles sont les raisons de ce protectionnisme ?
“Il s’agit de produits sensibles pour l’industrie chinoise, notamment le chocolat transformé en raison des barrières sanitaires, les produits alimentaires soumis à une forte concurrence locale et ceux nécessitant des normes sanitaires strictes.”
Au-delà des échanges commerciaux, comment le Gabon peut-il s’appuyer sur le modèle de développement chinois de “haute qualité” pour capter des investissements directs étrangers et accélérer le transfert de technologies vers sa jeunesse ?
“Le modèle chinois de “développement de haute qualité” offre plusieurs enseignements : l’importance des infrastructures, des zones économiques spéciales, de la formation technique et de l’innovation. Pour le Gabon, il s’agit de créer des environnements d’investissement lisibles et stables, de cibler des partenariats stratégiques avec des entreprises chinoises dans des secteurs prioritaires, et de conditionner ces partenariats à des engagements clairs en matière de transfert de technologies et de formation de la jeunesse.”
Pour conclure, qu’attendez-vous concrètement des travaux du séminaire sous-régional au Gabon, et quelles recommandations stratégiques l’Institut Prométhée ambitionne-t-il d’adresser aux chefs d’État de la sous-région à l’issue de cet événement ?
“À l’issue du séminaire sous-régional, nous souhaitons aboutir à un diagnostic partagé entre les acteurs publics, privés et académiques de la sous-région, afin de mieux cerner les opportunités et les risques liés au 15e Plan quinquennal, à la politique de zéro tarif douanier et à l’ouverture de haut niveau de la Chine. Notre ambition est également d’adresser aux chefs d’État de la sous-région des recommandations stratégiques structurées autour de quelques axes majeurs. Si l’Institut Prométhée parvient, à travers ce séminaire, à transformer une journée de panels en un véritable outil d’aide à la décision pour les dirigeants de la sous-région, alors nous aurons rempli notre rôle de think tank : anticiper, agir et contribuer au progrès”.
Propos recueillis par CM/MIM/FE/AGP












Commentaires