Certains médias occidentaux et africains parlent de « répression numérique » au Gabon, mais ce dont il s’agit au Gabon, c’est d’une « suspension temporaire des réseaux sociaux. » Les mots comptent : l’un porte un jugement, l’autre décrit une mesure précise dans un contexte sensible.
La suspension temporaire des réseaux sociaux au Gabon ne doit pas être vue seulement comme une restriction. C’est aussi un signal, dans un moment où les rumeurs, les insultes, les diffamations, la vulgarité et les tensions en ligne peuvent mettre en danger l’unité du pays. L’objectif n’est pas de limiter la liberté d’expression, mais de protéger la stabilité nationale, la stabilité institutionnelle, la paix sociale et l’ordre public quand la situation est sensible. Dans ces moments‑là, l’État et le régulateur privilégient une réponse collective et préventive, parce qu’une modération au cas par cas est trop lente face au volume et à la vitesse de circulation des contenus.
Le Président de la République sait que cette mesure touche des usages devenus essentiels et qu’elle peut accroître la frustration sociale. Le gouvernement gabonais parle d’une mesure conservatoire, limitée, et insiste sur le fait qu’il ne s’agit ni d’une coupure totale d’Internet, ni d’une remise en cause de la liberté d’expression.
La décision de la suspension temporaire au Gabon a d’ailleurs ouvert un dialogue direct avec TikTok. Une solution de co‑régulation est aujourd’hui l’option la plus équilibrée pour réduire les tensions tout en préservant l’économie numérique et l’espace public.
Sur la régulation des plates-formes numériques, Gabon n’est pas un cas isolé.
– En Europe, la France a envisagé des restrictions lors des émeutes de 2023, et la Turquie bloque parfois les réseaux après des attentats.
– En Asie, l’Inde coupe régulièrement les plateformes numériques lors de violences ou d’élections sensibles, et le Népal l’a fait après des troubles récents ; la Chine régule également les réseaux sociaux – certaines plateformes numériques ne sont pas disponibles en Chine.
– En Amérique, le Brésil a déjà suspendu WhatsApp ou Telegram dans des enquêtes de désinformation. Même aux États‑Unis, lors de certaines émeutes, des responsables ont envisagé des restrictions d’Internet pour éviter l’escalade.
– En Océanie, les Îles Salomon ont bloqué Facebook pendant des tensions politiques.
Dans tous ces pays, comme au Gabon, ce sont des mesures exceptionnelles pour protéger la stabilité dans des moments exceptionnels. Et ce débat n’est pas seulement africain (RDC) : il concerne aujourd’hui le monde entier face aux dérives numériques. Lorsqu’un pays décide de bloquer par exemples les ports, les aéroports ou les réseaux sociaux, ce n’est pas le blocage en soi qui est le problème. La question qu’il se poser est-ce la suspension temporaires des réseaux au Gabon est-elle légale ou pas ? Est-ce que nous sommes en État d’urgence ? La corpus de juridique gabonais punit déjà les auteurs des cybercrimes.
Le vrai débat, c’est celui de la maturité numérique. Nous devons apprendre à utiliser Internet comme un outil de progrès, comme un outil de construction, comme un outil de réinvention, comme un outil d’éducation, pas comme un instrument de division. La liberté implique la responsabilité : une rumeur partagée ou un message violent peut avoir des conséquences réelles sur la cohésion sociale.
Et cette question dépasse le Gabon. Partout en Afrique, nous devons trouver l’équilibre entre liberté numérique et stabilité institutionnelle. Ce n’est pas seulement une affaire de technologie. C’est aussi une question de culture et d’éducation. Allons‑nous subir les réseaux sociaux, ou allons‑nous apprendre à les maîtriser ? La modernité ne signifie pas abandonner nos repères, mais les adapter avec responsabilité.
Ce débat touche aussi à nos valeurs. Dans nos cultures africaines, le respect, la retenue dans la parole et le devoir collectif sont essentiels. La liberté d’expression n’est pas la liberté d’insulter, de diffamer ou de fragiliser la nation.
Une nation, c’est comme une maison. Quand Pierre‑Emerick Aubameyang marque, tout le Gabon se lève ensemble. Nous sommes unis dans la fierté. Mais si, dans cette même maison, certains utilisent un outil moderne pour semer la division, c’est toute la famille nationale qui en souffre.
Au regard de la situation actuelle, la décision de «suspension temporaire des réseaux sociaux» au Gabon, bien qu’inscrite dans une logique de préservation de l’ordre public et de la stabilité institutionnelle, appelle un certain nombre d’observations et de suggestions susceptibles d’en améliorer la lisibilité, l’acceptabilité et la pertinence.
1- Consolider la qualification des risques numériques
Je propose que nous caractérisions de manière précise et concise les dérives numériques identifiées comme menaçantes pour la stabilité nationale et institutionnelle. Une explicitation rigoureuse et méthodique de tels risques améliorerait la base argumentative de l’action publique et faciliterait sa compréhension par l’opinion nationale et internationale.
2 – Privilégier des mécanismes de régulation ciblée ou favoriser une régulation ciblée
Une stratégie basée sur la régulation des contenus et des usages, plutôt que sur leur interruption globale, donnerait un meilleur équilibre entre maintien de l’ordre public et continuité des activités numériques. Une tel dispositif de canalisation serait, à moyen terme, plus soutenable et acceptable par les citoyennes et citoyens.
3 – Mettre l’accent sur le devoir civique de chacune et chacun
Conformément aux principes de l’État de droit cher au Chef de l’État et Président de notre parti Union Démocratique des Bâtisseurs (UDB), Brice Clotaire Oligui Nguema, je suggère également que nous améliorions les dispositifs qui faciliteraient l’identification et la sanction des auteurs de contenus illicites. Il peut s’agir, par exemple, de messages diffamatoires, d’insultes publiques, d’appels à la violence, de discours haineux ou de fausses informations susceptibles de provoquer des troubles à l’ordre public. Une telle orientation limiterait les effets collatéraux sur l’ensemble de la population.
4 – Anticiper les impacts économiques et administratifs
La dépendance croissante de certains secteurs économiques et de l’administration aux plateformes numériques, à l’instar de l’éducation nationale (collèges, lycées, universités), appelle la mise en place de mesures d’accompagnement appropriées. À défaut, la suspension des réseaux sociaux peut générer des perturbations significatives dans la continuité des activités, notamment dans les domaines de la communication institutionnelle et de l’ingénierie pédagogique.
5 – Veiller à la continuité des communications institutionnelles
Nous devons garantir la disponibilité de canaux alternatifs fiables pour la diffusion de l’information administrative. La clarté et la consistance de l’action publique supposent également une harmonisation des pratiques entre les institutions. Par exemple, lorsqu’un ministère publie une circulaire importante via sa plateforme numérique officielle, les autres ministères doivent utiliser des canaux compatibles pour que les établissements scolaires, comme les collèges et lycées, reçoivent l’information sans retard ni confusion.
6 – Ajuster la stratégie de communication publique
Une communication institutionnelle axée sur la participation civique des citoyennes et citoyens, plutôt que sur une orientation perçue comme directive, appuierait la mobilisation ou l’adhésion citoyenne afin de stimuler la participation des populations autour de la stratégie de communication publique et institutionnelle. La maturité numérique de la société gabonaise représente à cet égard un levier à valoriser.
7 – Agir sur le long terme
Au-delà des réponses conjoncturelles, la consolidation de l’éducation au numérique et de la culture civique en ligne Ça serait comme un axe stratégique.
aide à prévenir les comportements à risque.
8 – Veiller à la clarté et au dynamisme des mesures
Enfin, une attention particulière devrait être accordée à la convergence d’ensemble du dispositif, ainsi qu’à l’évaluation régulière de ses effets. Toute mesure restrictive gagne à être objectivée à l’épreuve de ses effets concrets, afin d’en ajuster le périmètre si nécessaire.
In fine, la régulation des espaces numériques dans notre pays est désormais un enjeu structurant de l’action publique. Elle nécessite une stratégie équilibrée, combinant fermeté juridique, proportionnalité des mesures et accompagnement des usages. C’est à cette condition que l’État pourra concilier avec succès les impératifs de stabilité et les exigences démocratiques.
* Dr Jean-Aimé Mouketou, Géographe, diplômé de l’Université Paris 7, France ; Professeur certifié TC8 – Ministère de l’Éducation, Nouvelle-Écosse, Canada ; Conseiller stratégique – Union Démocratique des Bâtisseurs (UDB), Diaspora.










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