Économie

Gabon/Pêche/Interview : « Nous sommes prêts à engager des négociations pour un Accord et un Protocole d’application de nouvelle génération, si le Gabon le souhaite », dixit Cécile Abadie

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LIBREVILLE, 8 août 2026 (AGP)– L’ambassadrice de l’Union européenne (UE) au Gabon, Cécile Abadie, revient dans cet entretien sur la fin du protocole d’accord de pêche signé entre les États de l’UE et le Gabon, tout en dressant brièvement le bilan de cette « diplomatie bleue ».

AGP : Madame l’ambassadrice, le protocole de mise en œuvre de l’Accord de partenariat dans le domaine de la pêche entre le Gabon et l’Union européenne est arrivé à échéance le 28 juin dernier. Quel bilan l’Union européenne tire-t-elle de sa mise en œuvre, notamment en termes de captures autorisées, d’espèces exploitées, de retombées financières et d’appui au développement du secteur halieutique gabonais ?

Cécile Abadie : S’agissant du volet commercial, rétribuant l’accès à la ressource, l’activité de la flotte européenne est restée exclusivement concentrée sur la pêche thonière. Par ailleurs, lors des négociations entre l’UE et le Gabon en 2021, il avait été décidé qu’un certain nombre de chalutiers de l’UE pourraient conduire des campagnes limitées de pêche exploratoire ciblant les crustacés de fond. Cette ressource étant peu exploitée, les données scientifiques relatives aux stocks étaient limitées. Ces campagnes ont permis de récolter des données qui ont été analysées par les scientifiques des deux parties au sein d’un comité scientifique conjoint, et les conclusions sont plutôt optimistes.

Le paiement des droits d’accès fixé dans le protocole a été effectué annuellement, comme prévu. À cet effet, les opérateurs ciblés ont payé des licences de pêche. Mais nous avons pu observer que les captures se sont situées en deçà des quantités prévues par le protocole de pêche. Cette situation s’explique par plusieurs facteurs. D’une part, les restrictions adoptées par la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (CICTA) ont limité les possibilités de pêche. D’autre part, le moratoire en vigueur a également réduit les activités de la flotte. La combinaison de ces éléments a entraîné une diminution du nombre de navires actifs dans l’Atlantique, une baisse de l’effort de pêche et, par conséquent, une réduction des captures.

La deuxième composante du protocole prend en compte l’appui sectoriel. L’administration assure l’exécution des projets choisis, avec un paiement par tranche effectué à l’avance par l’Union européenne. En raison du nombre important de projets répartis à travers le territoire, il y a eu des retards dans la mise en œuvre. En effet, début 2026, à 6 mois de l’expiration, nous n’avions pu débourser que deux tranches, chacune d’un million d’euros, sur les cinq prévues. Les deux parties ont donc décidé de réorienter l’appui sectoriel sur un nombre plus limité de projets, plus structurants, ce qui a permis au Gabon d’accélérer l’exécution et à l’UE de débourser deux tranches supplémentaires avant l’expiration du protocole.

Parmi les réalisations, on peut mentionner l’appui aux capacités de surveillance des pêches ou encore la construction/réhabilitation de centres de pêche à travers le pays.
Enfin, s’agissant des retombées économiques, nous sommes conscients qu’elles ont été limitées par le manque d’interaction entre la flotte européenne et les opérateurs nationaux. Les opérateurs européens étaient encouragés à débarquer et à valoriser localement une partie des captures, si des mécanismes incitatifs étaient mis en place par le Gabon. Ce n’était donc pas une obligation, mais les opérateurs ont néanmoins souhaité expérimenter cette possibilité. Malheureusement, les obstacles, en ce qui concerne les infrastructures, les équipements, la chaîne du froid et la main-d’œuvre qualifiée, se sont révélés importants pour réitérer l’expérience.

Tous ces éléments, ainsi que l’analyse de la rentabilité pour les deux parties, sont bien détaillés dans le rapport d’évaluation indépendant que nous avons commandé. Il est accessible sur notre site et a été largement diffusé, dans un esprit de transparence.

Après l’expiration de ce protocole, l’Union européenne est-elle disposée à engager des discussions en vue d’un nouveau cadre de coopération avec le Gabon dans le domaine de la pêche ? Quelles conditions ou orientations pourraient favoriser la conclusion d’un futur accord ?

Nous en avons formellement notifié les autorités gabonaises et nous sommes publiquement et clairement exprimés sur ce sujet. Nous sommes prêts à engager des négociations pour un accord et un protocole d’application de nouvelle génération, si le Gabon le souhaite. Nous restons ouverts aux propositions, tant qu’elles s’inscrivent dans le respect de notre politique de pêche durable. Le facteur de succès sera tout simplement la capacité à assurer une rentabilité pour les deux parties. Nous souhaitons un partenariat innovant, gagnant-gagnant.

Les autorités gabonaises souhaitent désormais un partenariat davantage axé sur le développement de la pêche nationale, notamment artisanale et industrielle. Comment l’Union européenne pourrait-elle répondre à ces attentes et accompagner la montée en puissance de la filière locale ?

L’appui sectoriel du protocole était déjà axé sur la pêche nationale, mais il a été surtout focalisé sur la pêche à l’intérieur du pays plutôt que sur l’amélioration des conditions pour le développement de la pêche maritime et d’une possible industrialisation. Le choix fait par les autorités à l’époque était d’améliorer les conditions pour les opérateurs nationaux dans un nombre maximum de provinces. Nous nous sommes aperçus conjointement, lors des visites de projets conduites avec le ministère de la Pêche, que cela rendait le suivi de l’exécution plus complexe et limitait l’impact.

Nous serons à l’écoute des priorités de l’administration actuelle, en gardant à l’esprit que la pêche maritime, surtout dans une optique d’industrialisation, nécessite plusieurs leviers que l’Union européenne ne pourra pas soutenir à elle seule. Œuvrer à une bonne articulation entre partenaires dans ce secteur, pour assurer des complémentarités, est donc essentiel.

La transformation locale, la création d’emplois et une meilleure intégration des acteurs gabonais dans la chaîne de valeur figurent parmi les priorités exprimées par le gouvernement. Les opérateurs européens sont-ils prêts à développer des partenariats avec les entreprises, coopératives et acteurs locaux du secteur ?

Il ne m’est pas possible de m’exprimer au nom du secteur privé. Ce n’est qu’en démarrant des négociations que nous pourrons bien analyser ensemble les potentialités, les défis à relever, obtenir des informations sur les analyses de marché et en discuter avec la flotte européenne.

Toutefois, il est clair que créer des conditions plus favorables aux débarquements peut favoriser les interactions entre la flotte européenne et les acteurs locaux.
En ce qui concerne l’emploi, il ne faut pas oublier non plus la possibilité d’emploi de marins-pêcheurs gabonais à bord des navires. La flotte européenne s’est montrée disposée à accueillir des marins gabonais à bord, mais cette possibilité n’a pas encore pu être concrétisée. La formation professionnelle aux métiers de la pêche est donc aussi un axe de travail prometteur pour le Gabon. Un effort d’accompagnement a déjà été fait dans ce domaine, mais nous pourrions aussi, à l’avenir, axer en partie l’appui sectoriel sur le soutien au développement des compétences et la formation des futurs marins-pêcheurs.

Le précédent accord portait principalement sur les ressources thonières. Dans la perspective d’une future coopération, d’autres ressources halieutiques pourraient-elles être envisagées, tout en garantissant une exploitation responsable et conforme aux exigences scientifiques de conservation ?

La pêche thonière a été le pilier de notre coopération, car les Européens ont une expérience historique dans ce domaine. Elle a vocation à rester l’axe principal de possibles futures négociations. Par ailleurs, au vu des résultats des campagnes de pêche exploratoire ciblant les crustacés de fond, cette catégorie pourrait constituer une opportunité à explorer dans le cadre du développement des activités de pêche dans un futur protocole.

L’exploitation responsable et conforme à nos exigences partagées de durabilité est assurée par la coopération scientifique entre les deux parties, à travers un comité scientifique conjoint. C’est là un point fort de notre partenariat qu’il serait sage de préserver.

La gestion durable des ressources marines constitue un enjeu majeur pour les deux parties. Quel rôle l’Union européenne entend-elle jouer aux côtés du Gabon dans le renforcement de la surveillance, de la recherche scientifique et de la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) ?

La coopération de longue date entre l’UE et le Gabon a justement été possible parce que le pays était engagé dans la surveillance et la lutte contre la pêche INN. Notre appui sectoriel a d’ailleurs permis de renforcer les capacités dans ce domaine, à travers le soutien à plusieurs brigades de pêche dans le pays et au Centre de surveillance des pêches, ainsi que l’achat d’équipements, notamment un bateau de surveillance.

La coopération dans le cadre du protocole a pris fin, mais je rappelle que la sécurité maritime est un pilier de notre coopération régionale, à travers plusieurs projets régionaux et via les Présences maritimes coordonnées des États membres de l’UE dans le golfe de Guinée. Le but est de renforcer les capacités, la coordination entre États côtiers et d’assurer une présence dissuasive concernant les différentes menaces telles que la piraterie, mais aussi la pêche INN.

S’agissant de la recherche scientifique, le Gabon et l’UE continuent de siéger ensemble au sein de la CICTA, qui constitue un espace de coopération scientifique et d’échange sur l’état des stocks et la préservation de la ressource.

Au-delà de la pêche, l’Union européenne accompagne déjà le Gabon dans plusieurs domaines liés à l’économie bleue. Comment cette coopération pourrait-elle contribuer à faire du secteur maritime un véritable levier de croissance et de diversification économique pour le pays ?

Créer un environnement attractif pour les opérateurs de la pêche industrielle est un objectif affiché par le gouvernement, et qui nécessite des infrastructures, un environnement des affaires attractif et des qualifications. Pendant que ce chemin est tracé, avec l’accompagnement des partenaires, il est important aussi, en parallèle, de soutenir des initiatives qui permettent d’assurer des revenus aux communautés locales, mais aussi de valoriser le potentiel du capital naturel marin et côtier.

À cet effet, le programme régional ODEBAC (Océan Durable et Économie Bleue en Afrique Centrale) de l’Union européenne, qui a débuté cette année, soutient également le Gabon dans son objectif d’articulation des objectifs de conservation avec l’exploration des différents leviers de croissance, autour des aires marines protégées. Il assure un équilibre entre trois objectifs complémentaires : gouvernance, économie bleue, conservation. La valorisation des espaces et ressources marins et côtiers, en soutenant les initiatives économiques autour des aires maritimes protégées, visera à explorer d’autres activités que la pêche, et d’autres chaînes de valeur comme l’écotourisme.

CM/MIM/FE/EN/AGP

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