Au Gabon, lorsqu’on parle d’agriculture, on pense encore trop souvent au producteur dans son champ, à la petite exploitation familiale ou à la personne qui vend quelques produits au marché.
Pourtant, l’agriculture est beaucoup plus que cela.
C’est une économie. Une économie qui touche à l’alimentation, à l’emploi, au transport, au commerce, à la transformation, à la finance, à la technologie et même à l’environnement.
Et c’est précisément cette dimension que nous devons commencer à regarder autrement.
Une jeunesse à qui il faut montrer autre chose :
Nous parlons beaucoup de l’employabilité des jeunes. Nous parlons de formations, d’entrepreneuriat et d’insertion professionnelle.
Mais avons-nous suffisamment réfléchi aux secteurs dans lesquels nous voulons réellement créer ces emplois ?
Un jeune Gabonais peut travailler dans l’agriculture sans nécessairement passer sa journée dans un champ. Derrière une production de maïs, de soja ou d’arachide, il y a des semenciers, des agronomes, des techniciens, des mécaniciens agricoles, des logisticiens, des transporteurs, des transformateurs, des commerciaux, des comptables, des spécialistes du numérique, des financiers et des entrepreneurs.
La même logique existe dans l’élevage : alimentation animale, équipements, services vétérinaires, production, transport, abattage, transformation, distribution et commercialisation.
Le champ n’est donc que le début de l’histoire.
C’est toute cette économie autour de la production que nous devons apprendre à développer.
Et cela concerne particulièrement les jeunes et les femmes de notre pays.
Nous devons cesser de leur présenter l’agriculture comme une activité de dernier recours. On peut y construire une entreprise, une carrière, un patrimoine et une véritable indépendance économique.
La vraie richesse se trouve dans les chaînes de valeur
Notre problème n’est pas seulement de produire davantage.
C’est de savoir ce que nous faisons de ce que nous produisons. Produire du maïs sans maîtriser suffisamment le stockage, la transformation et la commercialisation limite la valeur créée.
Produire du soja sans développer les débouchés autour de cette production, notamment pour l’alimentation animale ou la transformation, limite encore cette valeur.
Produire de l’arachide sans structurer toute la chaîne autour du produit, c’est encore laisser une partie de l’économie nous échapper.
C’est là que se trouve l’un de nos grands défis.
Nous devons passer d’une logique de production à une logique de chaîne de valeur parce qu’une tonne de produit agricole vendue brute ne crée pas la même valeur qu’une tonne, qui est transformée, conditionnée, commercialisée et intégrée dans une véritable industrie locale.
Et chaque étape supplémentaire peut représenter une entreprise, un emploi et un revenu supplémentaire.
Femmes et jeunes : ne pas seulement les accompagner, mais les faire entrer dans l’économie
Nous avons beaucoup de programmes destinés aux femmes et aux jeunes.
Mais l’accompagnement ne doit pas se limiter à leur apprendre à produire.
Il faut leur permettre d’accéder au financement, aux équipements, aux marchés, à la formation, aux technologies et surtout à des chaînes de valeur rentables.
Une jeune femme gabonaise qui produit quelques légumes ne doit pas être condamnée à rester une petite productrice.
Elle peut devenir gestionnaire d’une exploitation, transformatrice, distributrice, prestataire de services agricoles ou dirigeante d’une PME agroalimentaire.
C’est cette progression que nous devons permettre.
L’objectif ne devrait pas seulement être de créer des producteurs. Il devrait être de faire émerger des entrepreneurs agricoles.
*Le problème n’est pas que les Gabonais ne veulent pas travailler*
Je crois qu’il faut aussi avoir le courage de poser cette question autrement. On entend souvent dire que les jeunes ne veulent plus travailler la terre.
Mais peut-on réellement demander à un jeune de choisir l’agriculture lorsqu’il ne sait pas où vendre sa production, lorsqu’il ne peut pas accéder facilement au financement, lorsque les équipements sont coûteux, lorsque les routes compliquent l’évacuation des produits et lorsqu’il voit parfois des produits importés concurrencer sa propre production ? Avant de reprocher aux jeunes de ne pas s’intéresser à l’agriculture, regardons l’environnement économique que nous leur proposons. Un secteur devient attractif lorsqu’il permet de gagner sa vie.
*La passion ne paie pas les factures.*
La rentabilité est donc centrale. Si nous voulons attirer une nouvelle génération vers l’agriculture, nous devons construire des modèles économiques qui fonctionnent réellement.
*L’agriculture est aussi une question d’économie verte*
Développer l’agriculture ne signifie pas reproduire les erreurs de modèles qui détruisent les sols, les forêts et les ressources naturelles.
Le Gabon a une carte particulière à jouer.
Nous pouvons développer une agriculture plus productive tout en intégrant l’agroécologie, la gestion durable des sols, l’agroforesterie, la réduction des pertes, la valorisation des déchets agricoles, les technologies agricoles et une meilleure utilisation de la donnée.
L’économie verte ne doit pas être opposée à la rentabilité agricole.
Au contraire, elle peut devenir un avantage compétitif.
Notre ambition doit être de produire davantage de valeur avec moins de gaspillage et en préservant notre capital naturel.
Alors, que devons-nous faire ?
Il faut d’abord arrêter de considérer l’agriculture comme une politique sectorielle isolée.
Elle concerne l’emploi, l’industrie, le commerce, la formation, le financement, le transport, l’environnement et l’aménagement du territoire.
Nous devons ensuite identifier clairement les filières sur lesquelles le Gabon veut construire des avantages économiques.
– Investir dans les infrastructures de production et de stockage.
– Faciliter l’accès au financement.
– Développer la transformation locale.
– Structurer les organisations de producteurs.
– Créer de véritables mécanismes d’accès aux marchés.
– Former des jeunes aux métiers de toute la chaîne de valeur.
– Encourager l’innovation et les technologies agricoles.
Et surtout, créer un environnement dans lequel produire au Gabon devient économiquement intéressant.
Pour finir:
Je ne crois pas que le Gabon doive chercher à tout produire.
La souveraineté alimentaire ne signifie pas nécessairement produire absolument tout ce que nous consommons.
Elle signifie surtout savoir ce que nous devons maîtriser, pourquoi nous devons le maîtriser et comment nous pouvons créer suffisamment de valeur autour de ces productions.
Notre véritable défi est là.
Nous avons des terres, de l’eau, un climat favorable à plusieurs productions, une jeunesse, des femmes qui entreprennent et un marché qui existe.
*Mais les ressources ne deviennent pas automatiquement une économie.*
Il faut les organiser, les financer, les transformer et les connecter aux marchés.
L’agriculture gabonaise ne doit plus être regardée uniquement comme une réponse à notre besoin de nourriture.
Elle peut aussi être une réponse à notre besoin d’emplois, d’entreprises, de revenus, d’industries et de diversification économique.
Et peut-être qu’un jour, lorsqu’un jeune Gabonais dira :
-« Je veux faire carrière dans l’agriculture », personne ne lui demandera : « Mais tu n’as pas trouvé un autre travail ? »
-On lui demandera plutôt : « Quelle entreprise agricole veux-tu construire ? »
C’est ce changement de regard que nous devons commencer à construire.
Gregory MIAME
Agronome spécialité production végétale
Expert en entrepreneuriat agricole et en Agro business.












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