Économie

Libre propos : ” CEMAC : Problématique des réserves de change et leur lien avec le franc CFA (XAF) et la croissance “

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Banquier de formation et de carrière, cette analyse vise à réagir, sans outrecuidance aucune, suite à l’article de l’économiste en chef pour l’Afrique de Citi, David Cowan, qui a publié une note d’analyse relayée par Bloomberg. Il estime qu’une dévaluation du franc CFA (XAF) de la CEMAC « est désormais au cœur de l’histoire économique actuelle de la zone ». Objectifs selon lui : stimuler la croissance, améliorer la compétitivité des exportations non pétrolières, stopper l’érosion des réserves de change et alléger la pression sur la dette publique.

La présente analyse n’est rien d’autre que le point de vue du banquier que je suis, après une vingtaine d’années de pratique et ayant eu l’honneur de participer humblement à certaines tables rondes où les questions monétaires et bancaires étaient évoquées et débattues par des spécialistes chevronnés de la zone CEMAC avec une teinte de fierté.

La simple évocation du mot « dévaluation » traumatise tout citoyen de la zone CFA et c’est pourquoi le gabonais que je suis, qui se souvient lorsqu’il était en classe de première GM (Gestion-Mathématique) au Lycée Technique National Omar Bongo assista impuissant à la dévaluation du franc CFA le 11 janvier 1994. Cet évènement influença la suite de mon parcours car, il suscita un intérêt grandissant pour les questions économiques et financières.

Afin que les lecteurs soient au même niveau d’information il est primordial de rappeler quelques notions qui vont conduire mon propos :

Monnaie : ensemble des actifs qui remplissent les fonctions suivantes – unité de compte (la monnaie permet d’évaluer le prix de chaque bien) – moyen d’échange (la monnaie est un moyen de paiement qui permet d’acheter un bien ou d’éteindre une dette) – réserve de valeur (la monnaie est un instrument d’épargne).

Dévaluation : décision officielle prise par les autorités monétaires pour abaisser la valeur de sa monnaie par rapport à une devise de référence.

Réserves de change : Les réserves de change sont des avoirs en devises étrangères et en or détenues par une banque centrale. Elles sont souvent mesurées en mois d’importations pour déterminer la capacité d’une banque centrale à financer les achats de biens et services à l’étranger et régler le service de la dette extérieure en cas de choc. En Afrique centrale (zone CEMAC/BEAC) le seuil minimal recommandé est de 3 mois d’importations

Croissance économique : désigne l’augmentation soutenue de la production de biens et services dans un pays sur une période donnée ; Elle reflète la création de richesses et se mesure généralement à l’aide du produit intérieur brut (PIB) réel (corrigé de l’inflation) en observant sa variation d’une année à l’autre.

 L’épineuse question des avoirs en devises des entreprises résidentes

Le règlement n°02/CEMAC/UMAC/CM du 21 décembre 2018 portant règlementation des changes dans la CEMAC stipule en son article 41 ce qui suit : « L’ouverture d’un compte en devises hors de la CEMAC est interdite aux personnes morales résidentes, à I ‘exception des établissements de crédit. Toutefois, la banque Centrale peut autoriser une personne morale résidente à ouvrir un compte en devises hors de la CEMAC dans les conditions et modalités fixées par Instruction de celle-ci. La Banque Centrale en informe le Ministère en charge de la monnaie et du crédit »

La loi n’étant pas rétroactive quid des entreprises qui avaient déjà des comptes en devises offshore ?

La BEAC pour résoudre cette question avait fixé à 35% le taux de rapatriement des devises (même s’il faut avouer qu’il est difficile de connaitre le montant total détenu par les entreprises du secteur extractif), sauf que le 26 avril 2026, la BEAC a décidé de porter ce taux à 50% à partir du 1er janvier 2027 et à 70% dès le 1er janvier 2028, ce qui me semble une décision salutaire pour renflouer les réserves de change de la région car, tous les acteurs économiques doivent concourir à la stabilité de notre zone monétaire.

En plus du rapatriement des avoirs en devises, la BEAC a autorisé les entreprises du secteur extractif à ouvrir des comptes en devises dans les livres des banques commerciales de la CEMAC afin de leur garantir le même niveau de service et de célérité tout en engageant un processus d’automatisation des systèmes de paiement.

A terme, il est important que la BEAC amène les entreprises à ne plus avoir des comptes en devises hors de la CEMAC et, cette décision me semble être le nœud gordien de cette sortie de l’économiste en chef pour l’Afrique de Citi qui a préféré brandir l’épouvantail de la dévaluation au lieu de commencer par tirer les leçons de celle de 1994 tout en actualisant les nouvelles dynamiques et les contraintes de nos économies.

La dévaluation de 1994 a-t-elle eu les résultats escomptés ?

Les mêmes arguments avaient déjà été avancés en 1994 pour vendre la solution miracle de la dévaluation à nos autorités car elle visait à doper nos économies en restaurant la compétitivité mais, elle a plutôt engendré un choc économique se traduisant par :

Une hausse des prix des produits importés induisant une inflation

Une baisse du pouvoir d’achat entrainant une crise sociale

La compétitivité attendue a fini par s’estomper, vu que la dévaluation n’avait pas corrigé durablement la structure de nos balances commerciales, les exportations restaient toujours tributaires des matières premières et les économies demeuraient structurellement importatrices.

Comment se porte le franc CFA de l’Afrique centrale (XAF) ?

Selon le dernier rapport du comité de politique monétaire (CPM) de la BEAC tenu le 02 avril 2026 à Yaoundé, nous pouvons retenir un indicateur clé de la santé du XAF.

Le Taux de couverture extérieure du franc CFA (XAF) représente la capacité des réserves de change à garantir la monnaie en circulation et assure à la CEMAC une couverture équivalente à un certain nombre de mois d’importations.

Ce taux en 2025 était 64,9% soit bien au-delà du seuil statutaire d’alerte qui est de 20% et représentait 4,22 mois d’importations.

Les prévisions pour 2026 sont de 68% soit 4,52 mois d’importations.

L’inflation en 2025 était de 2,1% avec des prévisions pour 2026 de 2,3% ce qui est en-dessous du seuil régional qui est de 3%

Au regard de ces critères, et bien d’autres, la BEAC a décidé de maintenir inchangés ses taux directeurs, ce qui est un signal de stabilité dans un environnement mondial fortement impacté par le conflit au moyen orient.

La dévaluation du XAF n’est pas une panacée pour doper la croissance

Partant des conséquences de la dévaluation de 1994 et de son faible impact sur la structure de nos économies, il ne serait pas risqué d’affirmer qu’en définitive, la dévaluation n’est pas une solution idoine pour résoudre la question de la croissance durable.

Tous les spécialistes de la question sont d’accord qu’il existe deux principaux moteurs de la croissance :

La croissance extensive : obtenue en augmentant la quantité des facteurs de production (capital humain, capital investi …).

La croissance intensive : obtenue par une meilleure efficacité des facteurs de production (innovation, formation …).

Pour doper notre croissance nous avons besoin d’un mix de décisions politiques et économiques tendant à investir dans :

L’innovation : en promouvant la recherche-développement (RD) pour stimuler la productivité.

 La formation : pour résoudre l’adéquation entre la formation et la demande d’une main d’œuvre qualifiée.

Les infrastructures clés (énergie, numérique …) qui facilitent l’activité économique.

La diversification des économies pour réduire la dépendance aux industries extractives.

Tout ceci ne peut se faire qu’avec en parallèle une bonne gouvernance de la dépense publique et une parfaite maitrise des mécanismes permettant de sortir du cercle vicieux de la dette.

Pour le cas spécifique de la dette extérieure, une dévaluation aura pour incidence directe la réévaluation à la hausse du montant équivalent à débourser en CFA (le stock de notre dette augmentera en CFA pour le même montant en devise).

Je termine par une citation de Hervé Gaymard, homme politique français.

« La dévaluation compétitive de la monnaie, comme celle des idées et des mots, est trompeuse : une bouffée d’oxygène temporaire se paye cher par la suite. »

Par Davy Kevin ENGAMA

Banquier, spécialiste des opérations bancaires internationales, diplômé de l’Institut technique de Banque de Paris

Diplômé de la Haute école de la ville de Liège

Certifié en gestion du risque opérationnel du New York Institute of Finance

Membre de la confédération africaine des professionnels de la banque (CAF-ANPB)

Membre de l’association nationale des professionnels de la banque du Gabon (ANPB-Gabon)

Ancien Directeur des Opérations et de la Technologie de Citi Gabon

Directeur Général du cabinet A&E Consulting

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